De la Défense à Nation : traverser Paris d'ouest en est à vélo — le compte-rendu complet

Partir de la Grande Arche de la Défense à 8h du matin et arriver place de la Nation 3h30 plus tard, après 23 kilomètres à travers le cœur de Paris : voici le compte-rendu complet de cette traversée d'ouest en est à vélo, du brouillard matinal sur les tours aux pavés du faubourg Saint-Antoine.

Il y a des matins où on se dit qu’on va faire un truc un peu fou. Ce samedi-là, avec Samir, on s’est retrouvés à 7h45 devant la Grande Arche de la Défense, les yeux encore mi-clos, un café en carton dans la main. L’idée : traverser Paris d’un bout à l’autre, d’ouest en est, à vélo. La Défense → Nation. 23 kilomètres. Une ville entière à lire sous les roues.

Vue du parvis de la Grande Arche de la Défense au petit matin, avec les tours dans la brume

8h00 — Les tours dans le brouillard matinal

La Défense à cette heure-là, c’est un décor de science-fiction abandonné. Les tours CNIT, Total, La Grande Arche — tout ça dans un voile de brume grise. Presque personne. Quelques livreurs, un agent de sécurité, des pigeons qui se foutent de nous.

Samir avait loué un VTC 7 vitesses la veille au soir (récupéré le matin même à 7h30 à une station proche du RER A). Moi j’avais pris un vélo classique chez un loueur du 17e la veille — plus simple que de chercher à la Défense où les points de location sont rares. On avait tous les deux des sacoches légères : une veste imperméable, de l’eau, des barres de céréales, le téléphone chargé à bloc avec Maps en hors-ligne.

Conseils techniques avant de démarrer : gonflage des pneus vérifié, selle réglée à la bonne hauteur, lumières activées même en journée — les camions de livraison ne plaisantent pas.

Pont de Neuilly — L’entrée dans Paris

On quitte la dalle de la Défense par l’avenue Charles-de-Gaulle. C’est large, c’est bien aménagé, il y a une piste cyclable correcte côté nord. On passe sous le pont de Neuilly — la Seine est là, grise et calme — et on entre officiellement dans Paris au niveau de la Porte Maillot.

Là, première leçon : Paris n’est pas Amsterdam. Les pistes cyclables apparaissent et disparaissent sans prévenir. On passe de la voie dédiée à « partage de la chaussée » en 200 mètres. Il faut rester concentré, anticiper les portes des voitures garées (le fameux « dooring »), et ne jamais supposer que le conducteur t’a vu.

Mais honnêtement ? À 8h15 un samedi matin, la circulation est encore fluide. On avance bien.

Les Champs-Élysées : comment les survivre à vélo

On approche de l’Arc de Triomphe par l’avenue de la Grande-Armée. Et là, on prend une décision stratégique : on évite le rond-point de l’Étoile.

Pas par lâcheté. Par bon sens. Le rond-point de l’Étoile avec douze avenues qui convergent dessus, c’est le cauchemar absolu à vélo. Les voitures ne cèdent pas, les priorités sont floues, c’est une zone de non-droit permanent. On passe par le trottoir nord (à pied, vélo à la main, trente secondes) pour rejoindre l’avenue des Champs-Élysées côté haut.

Les Champs-Élysées à vélo : possible, mais technique. Il existe une piste cyclable le long des contre-allées, mais elle est souvent encombrée de trottinettes, de touristes qui marchent dessus, et de bus de livraison. On jongle. On sonne. On ralentit. L’ambiance est quand même dingue — les platanes centenaires, les enseignes qui s’allument, les premiers groupes de touristes déjà là avec leurs selfie sticks.

On redescend les Champs sur 1,8 kilomètre jusqu’à la place de la Concorde. Vue imprenable sur l’obélisque et les Tuileries. C’est un de ces moments où on réalise qu’on habite (ou fréquente) une ville extraordinaire.

Le jardin des Tuileries : parenthèse verte

On traverse les Tuileries par l’allée centrale — les vélos sont tolérés à allure modérée, même si ce n’est pas officiellement une piste. À cette heure, les joggers matinaux sont là, les jardiniers commencent leur tournée. C’est calme, beau, et ça fait du bien après l’artère des Champs.

On longe ensuite le quai des Tuileries, avec la Seine à droite. Les quais rive droite sont praticables à vélo même si les aménagements varient selon les sections. Ce matin-là, peu de trafic, on glisse.

L’Île de la Cité — Le cœur de Paris sous les roues

On traverse par le Pont-Neuf. C’est l’un des plus beaux passages de Paris à vélo : la vue sur la Seine, Notre-Dame de Paris en reconstruction visible au loin (les travaux avancent — la cathédrale a rouvert en décembre 2024, mais le chantier extérieur continue), les bouquinistes qui commencent à ouvrir leurs boîtes vertes.

Le Pont-Neuf et la Seine vus depuis un vélo, avec Notre-Dame en arrière-plan

On traverse l’Île de la Cité rapidement. La rue de la Cité, l’île Saint-Louis en coup d’œil, puis on repasse sur la rive droite par le Pont de la Tournelle. Le quartier Latin s’offre à nous, mais on reste rive gauche quelques instants avant de remonter vers la Bastille.

Vraie pause au square Jean XXIII, derrière Notre-Dame. On pose les vélos deux minutes. Vue sur les arcs-boutants, les gargouilles recouvertes de bâches de chantier. C’est étrange et beau à la fois — Paris en convalescence.

Bastille : mi-parcours et vraie pause

9h45. Place de la Bastille. On a fait environ 12 kilomètres. On est bien dans le rythme, pas fatigués, mais on a besoin de manger quelque chose de vrai.

La Bastille un samedi matin, c’est vivant. Le marché Richard-Lenoir est ouvert — c’est l’un des plus grands marchés de Paris, sur le boulevard du même nom, entre la Bastille et Oberkampf. On s’y engouffre avec les vélos (en les poussant, bien sûr). Fromages, fruits, viennoiseries fraîches d’un artisan boulanger du coin.

On s’assoit sur un banc avec nos achats. Samir prend un pain au chocolat et une tranche de comté. Moi un croissant et une banane. Total : moins de 5€ chacun. C’est ça aussi, Paris à vélo — on peut s’arrêter n’importe où, à n’importe quel marché, sans chercher une terrasse ou une place de parking.

La colonne de Juillet trône au centre de la place. 52 mètres de bronze. Le génie de la Liberté au sommet, doré, qu’on ne regarde jamais vraiment depuis le métro ou le bus. Depuis un vélo, à l’arrêt, on lève enfin la tête.

Le faubourg Saint-Antoine — La rue qui raconte Paris

10h15. On repart.

On s’engage dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine. C’est une rue dense, commerçante, historique. Depuis le XVe siècle, c’est le quartier des artisans ébénistes et du meuble — certains ateliers existent encore, cachés dans les cours intérieures. On roule doucement pour regarder les enseignes, les passages, les cours pavées qui s’ouvrent entre les immeubles.

La circulation y est plus dense qu’ailleurs. Des camions de livraison en double file, des scooters agressifs, des bus. C’est le Paris réel, pas celui des cartes postales. Il faut être attentif, se faufiler avec calme, ne pas forcer.

On passe devant le viaduc des Arts — l’ancienne ligne de métro aérienne reconvertie en galeries d’art et ateliers. En dessous, la promenade plantée (ou coulée verte René-Dumont) est accessible aux vélos sur certains tronçons. On y fait un aller-retour de 500 mètres : vert, calme, inattendu au cœur du 12e.

Le boulevard Diderot — La dernière ligne droite

On rejoint le boulevard Diderot pour les deux derniers kilomètres. C’est large, rectiligne, avec une piste cyclable qui court sur toute la longueur. On accélère un peu. Le soleil est sorti entre deux nuages. On commence à voir le panneau « Nation » au loin.

Arrivée Nation — 11h30, 23 km, 3h30 de trajet

Place de la Nation. On pose les vélos contre une grille et on reste là, debout, à regarder la place. La fontaine du Triomphe de la République au centre — massive, imposante, qu’on ne voit jamais vraiment depuis le métro. Autour, les grands boulevards qui rayonnent comme les rayons d’une roue.

Trois heures et demie. Vingt-trois kilomètres. Une ville traversée de part en part.

On n’est pas essoufflés. On est juste… remplis. De lumières, d’images, de détails qu’on aurait ratés en métro ou en voiture. Le brouillard de la Défense, les bouquinistes du Pont-Neuf, le comté du marché Bastille, les cours pavées du faubourg Saint-Antoine.

Ce qu’on a appris sur Paris en la traversant

Paris est une ville de villages. Depuis un vélo, on comprend physiquement que la Défense et Nation ne sont pas dans « la même ville » — c’est une séquence de quartiers, chacun avec son ambiance, ses odeurs, son rythme.

La Seine est l’axe. La rivière organise tout. On l’a traversée trois fois. Chaque pont est un moment à part entière.

Les pistes cyclables sont incomplètes mais s’améliorent. La ville a fait des efforts réels depuis 2015 — le plan vélo de la Mairie de Paris prévoit 1 000 km de pistes cyclables d’ici 2026, et on en voit les effets. Mais il reste des trous, des discontinuités, des zones où il faut improviser.

Le meilleur moment : le matin tôt. Entre 8h et 10h un samedi, Paris est doux, peu circulé, presque silencieux. Après 11h, ça se complique.

On sous-estime toujours le temps. 23 km en ville, ce n’est pas 23 km à la campagne. Les feux, les arrêts, les détours, les pauses — comptez 4h minimum pour une traversée sereine et contemplative.

Infos pratiques pour faire la même chose

  • Durée : 3h30 à 4h de trajet effectif, pauses comprises
  • Distance : 23 km (La Défense → Nation par le centre)
  • Dénivelé : quasi-plat, quelques légères montées
  • Difficulté : facile à intermédiaire (circulation urbaine)
  • Meilleur moment : samedi ou dimanche, départ avant 9h
  • Location de vélo : prévoir la veille pour les zones excentrées (La Défense a peu de stations)
  • À emporter : eau, snacks, imperméable léger, téléphone chargé avec Maps hors-ligne, antivol
  • Budget : location ~15-20€ la journée + pause marché ~5€ = moins de 30€ tout compris

Si vous n’avez jamais traversé Paris à vélo, faites-le. Une fois. Ce matin-là avec Samir, on a vu plus de Paris en 3h30 qu’en trois ans de métro quotidien.

— Camille R.