Il y a des matins où on enfourche le vélo sans carte et sans plan précis. On sait juste qu’on va vers le nord, vers l’est, vers ces quartiers qui sentent encore le café du coin et la peinture fraîche. Montmartre, Belleville, Ménilmontant — ce Paris-là, on ne le traverse pas en métro. On le mérite à vélo.

J’ai fait cet itinéraire un samedi d’octobre avec ma sœur. On a loué deux vélos classiques (pas électriques — c’est volontaire, j’y reviendrai). Durée totale : une demi-journée bien remplie. Dénivelé : on va être honnêtes, il y en a. Mais moins qu’on ne le croit si on choisit bien ses rues.
Le départ : au pied de Montmartre, pas au sommet
Erreur classique du touriste : vouloir monter à vélo jusqu’au Sacré-Cœur. C’est techniquement possible sur certaines rues, mais franchement inutile. Le vélo, on le gare (ou on le pousse brièvement) et on monte à pied si on veut la vue. Mais la vraie Montmartre cycliste, elle est en bas et sur les flancs.
On part de la place de Clichy — carrefour bruyant, grand carrefour, point de repère solide. De là, on descend vers le sud-est par la rue Lepic, la vraie rue de Montmartre. C’est là qu’habitait Van Gogh (au n°54, avec son frère Théo, de 1886 à 1888). C’est là que les marchands de quatre-saisons vendaient leurs légumes jusqu’aux années 1990. Aujourd’hui, c’est des fromagers, des boulangers, un ou deux bars à vins naturels. La rue descend en pente douce — dans ce sens, ça roule tout seul.
Pigalle et son histoire musicale
On débouche naturellement sur Pigalle, et là on s’arrête deux minutes. Pas pour le Moulin Rouge (trop touristique, trop cher, trop loin du sujet). Mais parce que Pigalle, c’est l’un des berceaux du rock français. Dans les années 1960-70, la rue de Douai et ses environs abritaient tous les grands magasins de musique de la capitale. Les guitaristes venaient de toute la France y acheter leurs instruments. Hendrix a traîné dans le quartier lors de son passage à Paris en 1967. Johnny Hallyday a enregistré plusieurs de ses tubes dans des studios à deux pas.
Aujourd’hui, quelques luthiers et disquaires tiennent encore le fort rue Victor-Massé et rue de Douai. Si vous passez un samedi matin, poussez la porte de l’un d’eux — l’odeur du bois et des cordes neuves, ça ne se décrit pas.
Depuis Pigalle, on remonte plein est par les Grands Boulevards (boulevard de Rochechouart, boulevard de la Chapelle) — piste cyclable correcte, un peu agitée, mais praticable. On longe ainsi le bas de la butte sans jamais s’y engager vraiment.
Belleville : la Commune, les artistes, les cantines
On arrive à Belleville par la rue du Faubourg-du-Temple, et là le tempo change. C’est plus large, plus métissé, plus vivant dans le sens brut du terme. Belleville n’est pas un quartier — c’est une accumulation de quartiers qui se superposent.

La Commune de Paris — mémoire vivante
C’est à Belleville que tout a commencé le 18 mars 1871 : les canons de la garde nationale que le gouvernement de Thiers voulait récupérer sur la butte Montmartre ont déclenché l’insurrection. Les habitants ont désarmé les soldats, deux généraux ont été fusillés place Pigalle. La Commune de Paris était née.
Deux mois plus tard, la Semaine sanglante (21-28 mai 1871) a écrasé la Commune dans le sang. Les derniers communards ont été fusillés au Père-Lachaise, dans l’angle nord-est du cimetière — c’est là qu’on ira tout à l’heure.
Louis Aragon, qui a tant écrit sur Paris et la résistance populaire, disait que Belleville était « le cœur qui bat encore » de la ville révolutionnaire. On comprend en pédalant dans ses rues.
Le Belleville multiculturel
Aujourd’hui, la rue de Belleville est l’une des artères les plus cosmopolites de Paris. Épiceries chinoises, restaurants vietnamiens, boucheries halal, cafés de la communauté berbère — tout coexiste dans un joyeux désordre. C’est ici qu’Édith Piaf serait née, selon la légende, au pied d’un réverbère au n°72 (la date : 19 décembre 1915). La réalité historique est plus nuancée — elle est probablement née à l’hôpital Tenon — mais le quartier a adopté la légende et lui a dédié une petite place.
Pour manger, on ne se trompe pas avec La Cantine de Belleville ou l’un des nombreux restaurants taïwanais de la rue Civiale. Comptez 10-12 € pour un repas complet le midi. Évitez les adresses sur la place même (overpriced pour les touristes) et allez dans les ruelles perpendiculaires.
Le passage Plantin et les ateliers d’artistes
Vélos posés contre un mur, on s’enfonce dans le passage Plantin (accessible depuis la rue Ramponeau). C’est un de ces passages discrets où des artistes ont leurs ateliers. Deux fois par an, lors des Portes Ouvertes des Ateliers de Belleville (généralement en mai), une centaine d’artistes ouvrent leurs portes au public. Le reste du temps, on aperçoit des toiles à travers les vitres, on entend parfois un pinceau frotter une toile. C’est tout, c’est suffisant.
Ménilmontant : la montée qui réveille
Depuis Belleville, on attaque Ménilmontant. Et là, on comprend pourquoi j’ai pris un vélo classique plutôt qu’électrique : avec un VAE, on aurait loupé la satisfaction physique de la chose. La rue de Ménilmontant monte franchement — 8 à 10% de pente par endroits. Debout sur les pédales, on grimpe. La ville s’étale derrière nous. C’est le genre de montée qui mérite qu’on s’arrête en haut pour souffler et regarder.
Le quartier est l’un des derniers de Paris où des artisans, des musiciens et des graphistes peuvent encore se loger (à peu près). La rue Oberkampf et ses prolongements, les petites rues autour de la rue Boyer — c’est là que bat le pouls créatif de Paris, loin des galeries branchées du Marais.
Le Père-Lachaise : l’entrée nord à vélo
On termine par le Père-Lachaise, et on l’aborde par l’entrée nord, boulevard de Ménilmontant. C’est la moins connue des entrées, la moins touristique. On attache les vélos aux arceaux devant le portail et on entre à pied.

Le Père-Lachaise, c’est 44 hectares, 70 000 concessions, et une densité de personnages historiques au mètre carré qui donne le vertige. Quelques repères :
- Le Mur des Fédérés (division 76) : là où les derniers communards ont été fusillés le 28 mai 1871. Un mur de brique ordinaire, une plaque sobre, beaucoup d’émotion.
- Édith Piaf (division 97) : sa tombe est toujours fleurie, même en semaine.
- Jim Morrison (division 6) : oui, il est là aussi, avec ses pèlerins habituels.
- Marcel Proust (division 85), Chopin (division 11), Molière (division 25) — le cimetière est un Paris dans Paris.
Compter 45 minutes à une heure pour une visite ciblée. Une carte des divisions est disponible aux entrées principales (gratuite).
Côté pratique : l’itinéraire en détail
Le tracé suggéré
Point de départ : Place de Clichy (très bien desservie, plusieurs loueurs à proximité)
- Place de Clichy → rue Lepic (descente) → Pigalle (2 km, plat à descendant)
- Pigalle → boulevard de Rochechouart → boulevard de la Chapelle → Belleville (4 km, quasi plat)
- Belleville → rue de Ménilmontant (montée) → sommet de Ménilmontant (1,5 km, montée marquée)
- Ménilmontant → boulevard de Ménilmontant → Père-Lachaise entrée nord (1 km, descendant)
Distance totale : environ 9 km à vélo + marche au Père-Lachaise
Dénivelé cumulé : ~120 m de montée (principalement sur Ménilmontant)
Durée réaliste
| Étape | Temps vélo | Temps sur place |
|---|---|---|
| Place de Clichy → Pigalle | 15 min | 20-30 min |
| Pigalle → Belleville | 25 min | 45-60 min (repas inclus) |
| Belleville → Ménilmontant | 15 min | 20 min |
| Ménilmontant → Père-Lachaise | 10 min | 45-60 min |
| Total | ~1h à vélo | ~2h30 sur place |
Comptez donc 4 heures au total, départ et retour inclus. Partez entre 9h et 10h pour éviter la foule à Belleville le midi.
Vélo classique ou électrique ?
Pour cet itinéraire, le vélo classique suffit largement si vous avez une condition physique normale. La seule montée difficile est la rue de Ménilmontant — on peut très bien la pousser sur 200 mètres sans honte. Le VAE est utile si vous enchaînez plusieurs demi-journées de suite ou si vous êtes en famille avec de jeunes enfants.
Si vous souhaitez combiner cet itinéraire avec les quais de Seine à vélo, prévoyez plutôt le VAE — les deux ensemble font une belle journée complète mais bien chargée.
Prix et logistique
- Location vélo classique : 15-20 € la journée selon le loueur
- Location VAE : 25-35 € la journée
- Entrée Père-Lachaise : gratuite
- Repas Belleville : 10-15 € par personne
- Stationnement vélos : arceaux disponibles partout sur cet itinéraire (Paris est bien équipé)
Les références culturelles qui font le décor
On ne fait pas Montmartre-Belleville-Ménilmontant sans emporter quelques lectures ou écoutes avec soi.
Piaf — « La Vie en rose » (1945), « Non, je ne regrette rien » (1960). Née (peut-être) rue de Belleville, morte à Grasse en 1963, enterrée au Père-Lachaise. Un destin entier dans cet itinéraire.
Louis Aragon — Le Roman inachevé (1956) et Le Paysan de Paris (1926) pour comprendre comment un poète voit la ville populaire. Aragon est lui aussi enterré non loin, dans le Vaucluse, mais sa voix habite ces rues.
Les Communards — Pour aller plus loin, La Commune de Paris de Prosper-Olivier Lissagaray (1876, réédité en Poche) reste le témoignage de référence écrit par un participant. Dense, passionnant, incontournable.
Conclusion : c’est ça, le vrai Paris
On rentre de cette balade avec des mollets qui tirent un peu et une tête pleine. Ce Paris du nord et de l’est, il ne se laisse pas résumer. Il est trop vivant, trop contradictoire, trop lui-même.
Montmartre n’est pas que la carte postale du Sacré-Cœur. Belleville n’est pas qu’un quartier branché. Ménilmontant n’est pas qu’une montée difficile. Ce sont des strates d’histoire, de luttes, de création qui se superposent sur quelques kilomètres carrés — et le vélo est le meilleur outil qu’on ait trouvé pour les traverser toutes.
On y retourne quand vous voulez.
— Camille R.